Programme de la semaine des cinémas de la Vallée de Montmorency :
Enghien - Franconville - Saint-Gratien - Taverny
Autres cinémas proches : Epinay-sur-Seine - Saint-Ouen l'Aumône
Zoom nouveauté : "Chez nous, c'est trois !" de Claude Duty
L'histoire
Jeanne Millet, réalisatrice dans une mauvaise passe, part en province pour y présenter l’un de ses premiers films. Son itinéraire va lui faire franchir plusieurs frontières entre amour et amitié, espoir et déception, cinéma et quotidien routinier. Autant de territoires où seuls bises et baisers servent de passeport.
Un film de Claude Duty avec Noémie Lvovsky, Marie Kremer, Stéphane De Groodt, Judith Godrèche, Julien Baumgartner
Bonus : propos de Claude Duty, réalisateur du film.
Comment définiriez-vous votre parcours plutôt atypique de cinéaste ?
Mon profil est un peu étrange : j’ai une formation de graphiste mais j’ai toujours été passionné par le cinéma, donc j’ai glissé dans les années 70 vers le court, toujours par amusement. Il s’est avéré que ceux que je réalisais en dilettante ont fini par tourner dans les festivals avec succès. Je me suis occupé aussi d’animer les débats à Clermont-Ferrand. Jusqu’en 1996, j’ai continué mon métier de graphiste, notamment pour des agences de publicité. À cette époque, j’ai réalisé en pellicule grattée la séquence finale d’"irma Vep" et je suis rentré chez Canal+ comme responsable de production aux programmes courts. Le long métrage restait un autre monde, au mécanisme plus lourd. Et puis, les films que je présentais étaient trop bizarres et conceptuels : quand on voit, dans l’un de mes courts, des légumes se suicider, ça n’attire pas forcément les producteurs (rires).
C’est Cédric Klapisch qui, le premier, m’a demandé si je n’avais pas d’idées pour un long métrage. Je lui ai parlé d’un scénario qui allait devenir "Filles perdues, cheveux gras" : j’ai signé avec son associé et réalisé le film dans l’année ! Monter "Bienvenue au gîte" a été tout aussi facile, ce qui explique que j’ai vécu ces deux expériences avec une candeur désarmante.
Dix ans se sont ensuite écoulés avant d’accomplir "Chez nous, c'est trois !"…
La suite m’a vite remis les pieds sur terre ! J’ai essayé de monter un film en costumes très fin de siècle, avec uniquement des personnages féminins : une sorte de "Filles perdues, cheveux gras" mâtiné de Jules Verne et de Gaston Leroux. Le sujet a beaucoup plu mais il a fait peur aux financiers. Ensuite, d’autres scénarios de longs n’ont pas abouti... Entre-temps, je suis revenu à ma marotte –le court-métrage – et ai réalisé aussi un film d’animation, un grattage sur pellicule et un documentaire, Mercredi 14h.
Je n’ai accepté aucune œuvre de commande parce que je n’y trouvais pas mon plaisir. Je n’ai pas vécu ce qu’on appelle une période stagnante ! L’idée de "Chez nous, c'est trois !" remonte à 2005, après ma tournée pour l’Association des Comités d’Entreprise de Gaz et d’Électricité de France. Elle est très impliquée dans le cinéma et demande parfois à des réalisateurs d’aller présenter des longs métrages en province. Certains y vont avec leurs films ; moi, je l’ai fait avec "12H08 à l'est de Bucarest" qui avait obtenu la Caméra d’Or à Cannes.
Je suis parti pendant dix jours, passant de colonies de vacances en salles des fêtes, comme le fait Jeanne dans le film. J’ai trouvé formidable, parfois singulier, de vivre le cinéma par le petit bout de la lorgnette... C’était un sujet en or !
À la même époque, j’avais l’idée d’un documentaire sur la coutume des bises en France – pourquoi deux, trois ou quatre selon les régions ? – et je l’ai incorporée au scénario. Comme j’aime filtrer le côté autobiographique d’un film, j’ai imaginé la tournée d’une cinéaste... tout en m’inspirant du vécu plus ou moins joyeux d’amis réalisateurs.
Cette promotion n’est pas toujours aussi glamour que le public l’imagine !
On sait tous que l’on a un service après-vente à assurer : à Cannes, dans les multiplexes, partout en France surtout lorsqu’il s’agit d’une œuvre « modeste », plus fragile. Sur mes précédents films, j’ai bien vécu cette expérience mais il faut avoir envie de « prendre son bâton de pèlerin », comme le dit Tavernier dans "Mercredi 14h". Il y a aussi un côté festif, vacancier qui n’est pas désagréable. Dans "Chez nous, c'est trois !", Jeanne le vit mal parce qu’elle est en dépression et ne veut plus travailler.
On vous imagine mal vous terrer sous la couette, comme le fait Jeanne au début du film !
Moi aussi ! Il faut juste accepter la règle du jeu, à savoir que l’on peut présenter son film au fin fond du Cantal devant cinq personnes. C’est aussi ça, la réalité du cinéma d’art et d’essai français. À ce moment-là, le réalisateur est un peu comédien : il entre, bafouille deux mots, poireaute le temps de la projection et revient en scène sous les applaudissements... ou pas (rires). Beaucoup de réalisateurs vont également dans les prisons, les écoles, les cours des Beaux-arts, bref, perpétuent la tradition du militantisme cinéphile.
Chronologiquement, vous êtes le premier réalisateur à avoir choisi Noémie Lvovsky pour le rôle principal. Pourquoi un tel choix ?
Sincèrement, j’ai écrit le scénario sans penser à quelqu’un en particulier. Et puis, le nom de Noémie s’est imposé : elle est un personnage en soi, qui véhicule une drôlerie et une incroyable densité. Le fait qu’elle soit réalisatrice avant d’être comédienne était aussi une mise en abyme séduisante. On s’est rencontrés lors du Festival des Arcs en 2008 : je lui ai donné la première version du scénario ; elle était impressionnée par ma proposition et préparait "Camille redouble", mais elle a accepté. J’ai parfois eu envie de baisser les bras, parce que le financement a été compliqué à boucler, mais mon producteur, à l’instar de Noémie, n’a jamais capitulé ! Je n’ai jamais eu peur de ce choix. J’avais bien donné à Marina Foïs son premier grand rôle au cinéma alors qu’elle sortait des « Robins des bois ». Ensuite, nous avons connu pas mal d’aléas, à commencer par la frilosité des financiers. D’abord parce que le scénario parle de cinéma, ensuite parce que, sur le papier, c’est une charmante petite musique qui peut sembler trop légère. Je savais pertinemment que l’incarnation des comédiens donnerait de l’ampleur à cette histoire. Et je ne me suis pas trompé.
Est-ce qu’à l’instar de son investissement sur "Camille redouble", Noémie Lvovsky ne peut défendre un rôle que si elle le vit pleinement ?
Noémie ne sait pas faire semblant : elle est dans l’immersion totale si elle croit au film. Elle a insufflé une énergie incroyable à son personnage et au tournage, sans jamais être directive ni fondamentalement introspective. Son obsession est d’être dans la vérité du personnage. Depuis ses débuts au cinéma, Noémie s’est toujours lancée à corps perdu dans un rôle, ce qui se ressent puissamment à l’écran. Elle a amené une densité à Jeanne qui est un personnage en creux, plus observatrice qu’active, sans que l’on réécrive la moindre scène. Avec elle, les gens n’ont pas le droit d’être à la traîne !
Ce qui est amusant, c’est que Noémie a pu suggérer des coupes dans certains dialogues, elle qui est scénariste et amoureuse du verbe. Elle a parfois eu raison, notamment pour la scène du cocktail d’après projection où Jeanne passe de la lumière à l’ombre et déambule, seule et saoule, parmi les invités. Avec le recul, c’est vrai qu’un réalisateur éprouve de la solitude dans ce genre de situations : après avoir été sur la sellette, vous redevenez le parent pauvre de la soirée.
Malgré les déboires professionnels et sentimentaux de Jeanne, le film n’est jamais dépressif ou cynique sur le milieu du cinéma...
…Ou misérabiliste. Il n’y a pas toujours de confort et de pop-corn dans ce genre de tournée. Si le ton du film est empreint de mélancolie, c’est parce que Jeanne traverse aussi une passe difficile. Si elle ne s’obligeait pas à partir, elle sombrerait bien plus bas. C’est un film léger, agréable, d’autant plus que le public montré à l’écran, c’est nous ! Ses retours peuvent être aussi étonnants : les gens sont curieux, à l’écoute, critiques au sens vrai du terme, gourmands de débats. Je tenais aussi à ce que l’éventail des métiers liés au cinéma soit le plus large possible. À côté de Jeanne, il y a l’équipe de projection, la colonie où les jeunes apprennent à filmer, l’actrice incarnée par Judith Godrèche devenue star après avoir été lancée par le film de Jeanne, le producteur de documentaires, etc. J’aime ce qu’est le cinéma et ce qui gravite autour de lui. J’ai toujours eu du respect pour tous ces gens impliqués et passionnés : être dur ou cynique envers eux ne me ressemblerait pas.
Jeanne revient également dans son village d’enfance. En quoi la confrontation avec ses racines vous intéressait-elle ?
Cela me touche pour plusieurs raisons. Je suis né à Tunis ; ensuite, je suis parti à 10 ans pour habiter à Rouen ; enfin, j’ai dû monter à Paris pour travailler. Je me sens parfois tiraillé entre ces différents lieux, même si je vis toujours à Rouen et que je m’épanouis en province.
Dans le film, Jeanne est abruptement confrontée à son passé mais c’est dans son village natal qu’elle va reprendre pied. Elle retrouve les lieux de son enfance, l’amour de sa vie, comme la promesse d’un nouveau départ. En définitive, tous les personnages du film se cherchent : Souleyman est un Africain qui prépare sa thèse sur des coutumes françaises ; le personnage de Marie Kremer est tiraillé par ses origines belges ; la fille de Gabriel veut aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte, etc. J’aime aussi le thème du retour à la nature ; je l’avais développé dans "bienvenue au gîte" et dans l’un de mes court-métrages récents, "La peinture à l’huile". Je suis un passionné de randonnées et j’adore évoquer les gens qui « font la route »... Il y a un côté contemplatif dans "Chez nous, c'est trois !", parce que je prends le temps d’observer Jeanne, rêveuse et perdue dans ses pensées. Nous avions des impératifs liés aux quatre semaines de tournage, mais je tenais à ces pauses, à ces moments d’attente qui précèdent la projection nocturne d’un film.
Face aux multiples questions du public, Jeanne répond souvent : « Je ne sais pas ». Un réalisateur est-il en droit de ne pas analyser son film ?
Absolument ! Je fais des films qui répondent à une envie et non à des intentions claires. Analyser le « pourquoi » mène à l’introspection, ce dont on n’a pas forcément envie. Lors de la sortie de "Filles perdues, cheveux gras", j’avais été choqué par la réaction de certains adolescents qui me demandaient si j’avais voulu dénoncer quelque chose, quel était mon message... Je n’en ai jamais eu : je montre mais je ne démontre pas. L’inverse serait plus rassurant pour les spectateurs ; ils attendent souvent qu’un film serve à quelque chose.
Un film est forcément une projection de ce que l’on est. Aujourd’hui, on me dit que "Chez nous, c'est trois !" me ressemble énormément. À la fois grave et léger, pince sans-rire. Cela m’intrigue parce que j’aimerais bien savoir qui je suis !
Avez-vous trouvé, à l’image de Jeanne, un véritable sens à votre carrière ?
Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Il serait peut-être temps que je m’en inquiète (rires). Je voulais que le long métrage vienne à moi, comme cela avait été le cas pour le court. La réalité est plus complexe, il faudrait que je sois plus volontariste – notamment pour accomplir ce film en costumes – mais j’aime faire du cinéma avec légèreté. J’ai envie de tenter à nouveau des expériences comme celle de "Mercredi 14h" : partir à l’arrache sur une idée et voir ensuite si elle intéresse des producteurs. J’espère que cette spontanéité peut également s’appliquer à un projet de fiction. En tout cas, ce type de démarche titille mon esprit d’éternel randonneur.
(extrait de presse)
Programme de la semaine des cinémas de la Vallée de Montmorency :
Enghien - Franconville - Saint-Gratien - Taverny
Autres cinémas proches : Epinay-sur-Seine - Saint-Ouen l'Aumône
Zoom nouveauté : "Chez nous, c'est trois !" de Claude Duty
L'histoire
Jeanne Millet, réalisatrice dans une mauvaise passe, part en province pour y présenter l’un de ses premiers films. Son itinéraire va lui faire franchir plusieurs frontières entre amour et amitié, espoir et déception, cinéma et quotidien routinier. Autant de territoires où seuls bises et baisers servent de passeport.
Un film de Claude Duty avec Noémie Lvovsky, Marie Kremer, Stéphane De Groodt, Judith Godrèche, Julien Baumgartner
Bonus : propos de Claude Duty, réalisateur du film.
Comment définiriez-vous votre parcours plutôt atypique de cinéaste ?
Mon profil est un peu étrange : j’ai une formation de graphiste mais j’ai toujours été passionné par le cinéma, donc j’ai glissé dans les années 70 vers le court, toujours par amusement. Il s’est avéré que ceux que je réalisais en dilettante ont fini par tourner dans les festivals avec succès. Je me suis occupé aussi d’animer les débats à Clermont-Ferrand. Jusqu’en 1996, j’ai continué mon métier de graphiste, notamment pour des agences de publicité. À cette époque, j’ai réalisé en pellicule grattée la séquence finale d’"irma Vep" et je suis rentré chez Canal+ comme responsable de production aux programmes courts. Le long métrage restait un autre monde, au mécanisme plus lourd. Et puis, les films que je présentais étaient trop bizarres et conceptuels : quand on voit, dans l’un de mes courts, des légumes se suicider, ça n’attire pas forcément les producteurs (rires).
C’est Cédric Klapisch qui, le premier, m’a demandé si je n’avais pas d’idées pour un long métrage. Je lui ai parlé d’un scénario qui allait devenir "Filles perdues, cheveux gras" : j’ai signé avec son associé et réalisé le film dans l’année ! Monter "Bienvenue au gîte" a été tout aussi facile, ce qui explique que j’ai vécu ces deux expériences avec une candeur désarmante.
Dix ans se sont ensuite écoulés avant d’accomplir "Chez nous, c'est trois !"…
La suite m’a vite remis les pieds sur terre ! J’ai essayé de monter un film en costumes très fin de siècle, avec uniquement des personnages féminins : une sorte de "Filles perdues, cheveux gras" mâtiné de Jules Verne et de Gaston Leroux. Le sujet a beaucoup plu mais il a fait peur aux financiers. Ensuite, d’autres scénarios de longs n’ont pas abouti... Entre-temps, je suis revenu à ma marotte –le court-métrage – et ai réalisé aussi un film d’animation, un grattage sur pellicule et un documentaire, Mercredi 14h.
Je n’ai accepté aucune œuvre de commande parce que je n’y trouvais pas mon plaisir. Je n’ai pas vécu ce qu’on appelle une période stagnante ! L’idée de "Chez nous, c'est trois !" remonte à 2005, après ma tournée pour l’Association des Comités d’Entreprise de Gaz et d’Électricité de France. Elle est très impliquée dans le cinéma et demande parfois à des réalisateurs d’aller présenter des longs métrages en province. Certains y vont avec leurs films ; moi, je l’ai fait avec "12H08 à l'est de Bucarest" qui avait obtenu la Caméra d’Or à Cannes.
Je suis parti pendant dix jours, passant de colonies de vacances en salles des fêtes, comme le fait Jeanne dans le film. J’ai trouvé formidable, parfois singulier, de vivre le cinéma par le petit bout de la lorgnette... C’était un sujet en or !
À la même époque, j’avais l’idée d’un documentaire sur la coutume des bises en France – pourquoi deux, trois ou quatre selon les régions ? – et je l’ai incorporée au scénario. Comme j’aime filtrer le côté autobiographique d’un film, j’ai imaginé la tournée d’une cinéaste... tout en m’inspirant du vécu plus ou moins joyeux d’amis réalisateurs.
Cette promotion n’est pas toujours aussi glamour que le public l’imagine !
On sait tous que l’on a un service après-vente à assurer : à Cannes, dans les multiplexes, partout en France surtout lorsqu’il s’agit d’une œuvre « modeste », plus fragile. Sur mes précédents films, j’ai bien vécu cette expérience mais il faut avoir envie de « prendre son bâton de pèlerin », comme le dit Tavernier dans "Mercredi 14h". Il y a aussi un côté festif, vacancier qui n’est pas désagréable. Dans "Chez nous, c'est trois !", Jeanne le vit mal parce qu’elle est en dépression et ne veut plus travailler.
On vous imagine mal vous terrer sous la couette, comme le fait Jeanne au début du film !
Moi aussi ! Il faut juste accepter la règle du jeu, à savoir que l’on peut présenter son film au fin fond du Cantal devant cinq personnes. C’est aussi ça, la réalité du cinéma d’art et d’essai français. À ce moment-là, le réalisateur est un peu comédien : il entre, bafouille deux mots, poireaute le temps de la projection et revient en scène sous les applaudissements... ou pas (rires). Beaucoup de réalisateurs vont également dans les prisons, les écoles, les cours des Beaux-arts, bref, perpétuent la tradition du militantisme cinéphile.
Chronologiquement, vous êtes le premier réalisateur à avoir choisi Noémie Lvovsky pour le rôle principal. Pourquoi un tel choix ?
Sincèrement, j’ai écrit le scénario sans penser à quelqu’un en particulier. Et puis, le nom de Noémie s’est imposé : elle est un personnage en soi, qui véhicule une drôlerie et une incroyable densité. Le fait qu’elle soit réalisatrice avant d’être comédienne était aussi une mise en abyme séduisante. On s’est rencontrés lors du Festival des Arcs en 2008 : je lui ai donné la première version du scénario ; elle était impressionnée par ma proposition et préparait "Camille redouble", mais elle a accepté. J’ai parfois eu envie de baisser les bras, parce que le financement a été compliqué à boucler, mais mon producteur, à l’instar de Noémie, n’a jamais capitulé ! Je n’ai jamais eu peur de ce choix. J’avais bien donné à Marina Foïs son premier grand rôle au cinéma alors qu’elle sortait des « Robins des bois ». Ensuite, nous avons connu pas mal d’aléas, à commencer par la frilosité des financiers. D’abord parce que le scénario parle de cinéma, ensuite parce que, sur le papier, c’est une charmante petite musique qui peut sembler trop légère. Je savais pertinemment que l’incarnation des comédiens donnerait de l’ampleur à cette histoire. Et je ne me suis pas trompé.
Est-ce qu’à l’instar de son investissement sur "Camille redouble", Noémie Lvovsky ne peut défendre un rôle que si elle le vit pleinement ?
Noémie ne sait pas faire semblant : elle est dans l’immersion totale si elle croit au film. Elle a insufflé une énergie incroyable à son personnage et au tournage, sans jamais être directive ni fondamentalement introspective. Son obsession est d’être dans la vérité du personnage. Depuis ses débuts au cinéma, Noémie s’est toujours lancée à corps perdu dans un rôle, ce qui se ressent puissamment à l’écran. Elle a amené une densité à Jeanne qui est un personnage en creux, plus observatrice qu’active, sans que l’on réécrive la moindre scène. Avec elle, les gens n’ont pas le droit d’être à la traîne !
Ce qui est amusant, c’est que Noémie a pu suggérer des coupes dans certains dialogues, elle qui est scénariste et amoureuse du verbe. Elle a parfois eu raison, notamment pour la scène du cocktail d’après projection où Jeanne passe de la lumière à l’ombre et déambule, seule et saoule, parmi les invités. Avec le recul, c’est vrai qu’un réalisateur éprouve de la solitude dans ce genre de situations : après avoir été sur la sellette, vous redevenez le parent pauvre de la soirée.
Malgré les déboires professionnels et sentimentaux de Jeanne, le film n’est jamais dépressif ou cynique sur le milieu du cinéma...
…Ou misérabiliste. Il n’y a pas toujours de confort et de pop-corn dans ce genre de tournée. Si le ton du film est empreint de mélancolie, c’est parce que Jeanne traverse aussi une passe difficile. Si elle ne s’obligeait pas à partir, elle sombrerait bien plus bas. C’est un film léger, agréable, d’autant plus que le public montré à l’écran, c’est nous ! Ses retours peuvent être aussi étonnants : les gens sont curieux, à l’écoute, critiques au sens vrai du terme, gourmands de débats. Je tenais aussi à ce que l’éventail des métiers liés au cinéma soit le plus large possible. À côté de Jeanne, il y a l’équipe de projection, la colonie où les jeunes apprennent à filmer, l’actrice incarnée par Judith Godrèche devenue star après avoir été lancée par le film de Jeanne, le producteur de documentaires, etc. J’aime ce qu’est le cinéma et ce qui gravite autour de lui. J’ai toujours eu du respect pour tous ces gens impliqués et passionnés : être dur ou cynique envers eux ne me ressemblerait pas.
Jeanne revient également dans son village d’enfance. En quoi la confrontation avec ses racines vous intéressait-elle ?
Cela me touche pour plusieurs raisons. Je suis né à Tunis ; ensuite, je suis parti à 10 ans pour habiter à Rouen ; enfin, j’ai dû monter à Paris pour travailler. Je me sens parfois tiraillé entre ces différents lieux, même si je vis toujours à Rouen et que je m’épanouis en province.
Dans le film, Jeanne est abruptement confrontée à son passé mais c’est dans son village natal qu’elle va reprendre pied. Elle retrouve les lieux de son enfance, l’amour de sa vie, comme la promesse d’un nouveau départ. En définitive, tous les personnages du film se cherchent : Souleyman est un Africain qui prépare sa thèse sur des coutumes françaises ; le personnage de Marie Kremer est tiraillé par ses origines belges ; la fille de Gabriel veut aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte, etc. J’aime aussi le thème du retour à la nature ; je l’avais développé dans "bienvenue au gîte" et dans l’un de mes court-métrages récents, "La peinture à l’huile". Je suis un passionné de randonnées et j’adore évoquer les gens qui « font la route »... Il y a un côté contemplatif dans "Chez nous, c'est trois !", parce que je prends le temps d’observer Jeanne, rêveuse et perdue dans ses pensées. Nous avions des impératifs liés aux quatre semaines de tournage, mais je tenais à ces pauses, à ces moments d’attente qui précèdent la projection nocturne d’un film.
Face aux multiples questions du public, Jeanne répond souvent : « Je ne sais pas ». Un réalisateur est-il en droit de ne pas analyser son film ?
Absolument ! Je fais des films qui répondent à une envie et non à des intentions claires. Analyser le « pourquoi » mène à l’introspection, ce dont on n’a pas forcément envie. Lors de la sortie de "Filles perdues, cheveux gras", j’avais été choqué par la réaction de certains adolescents qui me demandaient si j’avais voulu dénoncer quelque chose, quel était mon message... Je n’en ai jamais eu : je montre mais je ne démontre pas. L’inverse serait plus rassurant pour les spectateurs ; ils attendent souvent qu’un film serve à quelque chose.
Un film est forcément une projection de ce que l’on est. Aujourd’hui, on me dit que "Chez nous, c'est trois !" me ressemble énormément. À la fois grave et léger, pince sans-rire. Cela m’intrigue parce que j’aimerais bien savoir qui je suis !
Avez-vous trouvé, à l’image de Jeanne, un véritable sens à votre carrière ?
Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Il serait peut-être temps que je m’en inquiète (rires). Je voulais que le long métrage vienne à moi, comme cela avait été le cas pour le court. La réalité est plus complexe, il faudrait que je sois plus volontariste – notamment pour accomplir ce film en costumes – mais j’aime faire du cinéma avec légèreté. J’ai envie de tenter à nouveau des expériences comme celle de "Mercredi 14h" : partir à l’arrache sur une idée et voir ensuite si elle intéresse des producteurs. J’espère que cette spontanéité peut également s’appliquer à un projet de fiction. En tout cas, ce type de démarche titille mon esprit d’éternel randonneur.
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