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Nouvelle >> "A la guerre" de Philippe Di Maria

Publié le : 23-02-2015

Philippe Di MariaDans les objectifs 2015 du "Journal de François", j'avais émis le souhait de remettre à l'honneur régulièrement la nouvelle littéraire, genre qui connut un grand essor au cours du XIXe siècle. Balzac, Flaubert, Victor Hugo ont tous édité des recueils de nouvelles. Et que dire de Guy de Maupassant qui en a écrit plus de trois cents !

Et pour inaugurer cette nouvelle série, Philippe Di Maria, auteur de "Mystère à Saint-Leu" et "Mystère à Auvers", nous offre la nouvelle "A la guerre" à l'occasion de la commémoration du premier conflit mondial. Un beau cadeau du romancier de Saint-Leu-la-Forêt pour vous, chers lectrices et lecteurs du Journal de François !
Bonne lecture !

 

À LA GUERRE

 

Vrigne-Meuse, 10 novembre 1918, 3 heures du matin

Ma chère femme,

   Tu vois, je ne suis pas encore mort. Est-ce le fait du hasard, de la chance, de la Providence ? Pourtant, là, dans mon trou, je l’entends du matin au soir, la mort qui sort à jet continu des Mausers d’en face et nous cherche obstinément, jour et nuit. Elle stridule incessamment à côté de nos têtes sous la forme de myrmidonesques assassins d’acier camouflés en balle. Gaubert en a reçu une en plein front, hier. Elle est ressortie de l’autre côté de sa tête comme un rien. Il est mort sans même s’en rendre compte. J’ai entendu l’air siffler, fendu par la ferraille en furie. Sa tête dépassait de la tranchée. J’ai crié : « Gaubert, gaffe ! » et puis ça a fait floc, et il est tombé en arrière comme un pantin dont on aurait coupé les fils. Il s’est agité une seconde, quelques soubresauts et plus rien, plus un bruit. Puis le vrombissement des insectes tueurs a recommencé.
   Voilà presque quatre ans que je traverse miraculeusement ce dense réseau de fils meurtriers tendus entre les Boches et moi. Mais quand la Mort aura emporté les autres, tous les autres, les balles ne me chercheront-elles pas avec beaucoup plus de conviction ?
   Ce matin, une grosse marmite est tombée dans la tranchée, juste derrière nous. Il y a eu un bruit terrible, puis le souffle, le feu, la chaleur, la poussière et les cris ! Oh, les cris ! Des cris épouvantables, de douleur, de peur, d’horreur ! Le sergent Ribot a été déchiré en trois morceaux et projeté en l’air comme un ballon crevé de Luna Park. Robert, un compagnon de cagna, a eu le ventre tranché par un gros éclat de l’obus. Il a vu ses tripes qui s’échappaient de la plaie béante et qui dégoulinaient en rubans discontinus et flasques sur la terre humide. C’est ce qu’il a vu en dernier, là, à la guerre, juste avant de mourir.
   Le souffle de l’explosion a propulsé l’adjudant Lassalle contre moi. Nous nous sommes retrouvés allongés par terre, l’un sous l’autre comme deux amants sur une plage ; lui dessus, moi dessous. J’étais écrasé sous son énorme masse ! J’ai reçu son dernier soupir en pleine figure. Il avait un grand morceau de fer brûlant planté dans le dos. C’est à ce moment que j’ai touché le fond de la peur. Voir les copains tués par les balles, déchiquetés par les obus m’avait déjà terrorisé, écœuré, désespéré de l’humanité, mais l’énorme masse inerte de Lassalle étendue sur moi m’a donné le coup de grâce. J’ai ressenti tout au fond de mon âme, à l’instant précis de sa mort, l’effroyable et incommensurable pesanteur maudite de l’Homme !
   La poussière qui volait tout autour et la terre dévastée et retournée cachaient d’autres cadavres. Çà et là, des hommes aux chairs disloquées se vidaient de leur sang à gros glouglous. Ça ruisselait carmin au fond du trou ! Des morceaux de corps rampaient pour leurs derniers instants de vie tandis que d’autres obus tombaient en pluie d’enfer, un peu plus loin. Le vacarme était assourdissant, indescriptible. Un gars devenu aveugle est sorti du boyau et s’est mis à courir vers les lignes d’en face en criant : « où suis-je ? où suis-je ? ». Il a été coupé en deux, net, par une rafale de 7,65 mm.

   Depuis quelques jours, il n’est plus question que de l’armistice qui doit mettre fin à cette boucherie. Il faut que je tienne jusque-là. Comme tu le sais, c’est quand on se croit sorti d’affaires, que le destin, ce salaud planqué, vous tombe traîtreusement dessus. Et justement, aujourd’hui nous devions aider les gars du Génie à construire des radeaux pour aller détruire trois vilaines Maxim08, là-bas, de l’autre côté de la Meuse. Il faisait un froid de canard ce midi et l’idée d’aller barboter dans une rivière glacée sous un déluge de mitraille, ne m’enchantait guère !
   En plus, un épais brouillard givrant recouvre toute la région depuis cinq jours et fait mourir les hommes encore plus désespérément ; il les fait mourir en cachette. Mais, les ordres sont les ordres et il ne fait pas bon les refuser, à la guerre ! Mais vraiment, aller me faire tuer aujourd’hui de l’autre côté de la Meuse, je ne voulais pas.
   Alors, Maurice est arrivé comme un fou, tout essoufflé, s’exposant aux balles de manière totalement inconsciente. Il s’arrête. Il s’ébroue. Il souffle. Il halète. Il s’oxygène ! Il nous annonce que l’armistice est pour demain, lundi 11 novembre, à 11 heures. Que la guerre allait s’arrêter. Qu’on allait vivre ! Tous ! Et voilà qu’il trébuche sur une grenade vide, il perd l’équilibre et tombe en avant pile au moment où une balle tirée par un Feldgrau traverse le haut de son casque et va se ficher derrière lui, dans le clayonnage. Maurice aurait dû être mort, un vilain trou dans le crâne. Sa chute lui avait sauvé la vie. Terriblement choqué, la tête dans les mains, il s’est pissé dessus. Puis il s’est assis au fond du trou et n’a plus rien dit, plus rien ! Il a passé le reste de la journée dans son urine et la boue, à grelotter en compagnie des morts. Je crois qu’il ne reparlera plus jamais.
   En voyant Maurice ainsi, nous nous sommes vraiment demandé pourquoi nous devions aller mourir, la veille de l’armistice, entre Sedan et le pont de Flize. Les ordres arrivaient, aussitôt suivis de contre-ordres et « resuivis » d’autres ordres. Puis le soir est venu, et la nuit, d’espérances obscures…
   C’est alors que le capitaine Férule a déclaré :
   - Hé, les gars, c’est fini ! J’ai reçu les dernières instructions. On reste là ! On attend le clairon ! Si l’on ne fait pas les cons et s’il n’y a pas un cinglé du mortier en face, dans trois jours on sera chez nous, vivants !
   Un hurlement de joie a retenti dans la tranchée. Un écho nous a renvoyé nos cris, de là-bas, de l’autre rive du fleuve, par-delà des frimas ! Après tout, les Boches d’en face n’ont pas plus envie de mourir que nous aujourd’hui.
   Vers 22 heures, le brouillard s’est levé. On a passé la dernière nuit de la guerre à regarder les étoiles, sans un mot. Elles s’allumaient et s’éteignaient au rythme lancinant des naissances et des morts des hommes.
Infinité éternelle de vies éphémères.

 


11 novembre 1918, début d’après-midi

   Je reprends la plume.
   Ce matin, à 11 heures, nous avons entendu un sacré tintamarre. Les sonneries des clairons sortaient de tous les terriers à poilus et les cloches des églises battaient à rompre clochers ! Cuivres et bronzes déchiraient le ciel, ils tonnaient, tous, et clamaient à travers une timide béance de lumière que l’Enfer refermait enfin ses portes.
   Dans notre trou boueux, arrive alors Delalande. Il court comme un dément à la recherche de son clairon pour l’unir au cri d’allégresse générale. Il bouscule tout le monde. Il fouille le sol pour retrouver son sac. Il retourne la terre encore plus qu’une méchante marmite. Il le récupère enfin, en sort son instrument, secoue la boue du pavillon, va pour le mettre à sa bouche et soudain, il s’arrache les cheveux, éclate en sanglots.
   - Merde, merde, merde ! Je ne me souviens plus des notes, je ne me souviens plus des notes !
   Le capitaine Férule se tient les côtes de rire à le voir s’agiter comme ça. Alors, généreux, il lui siffle la mélodie oubliée. Delalande tombe à genoux. Il remercie le ciel et bénit le capitaine. Il reprend son clairon, l’ajuste, crache et jure encore mille Dieux.
   - Merde, merde, merde ! Mon embouchure, mon embouchure ! Où est cette putain d’embouchure ?
Il s’excite, fouille dans son sac, vide ses poches, arrache le tissu, en tire un morceau de pain sec, un biscuit avarié, une pipe, un couteau pliant, une balle de mitrailleuse sculptée et, miracle, son embouchure remplie de tabac.
   - Je l’ai, je l’ai ! crie-t-il.
   Il essaie de l’ajuster. Ça ne va pas. Il tremble. Il s’énerve davantage. Il la fait tomber par terre.
   - Merde, merde, merde ! Je la vois plus. Je la vois plus ! Aidez-moi les gars !
   On se met tous à plat ventre à la recherche de l’embouchure en riant aux éclats. On la trouve, on la lui rend, il la nettoie, il l’emboîte sur le tuyau nu, il joue enfin !
   Il a soufflé plus fort que toutes les trompettes de Jéricho ! Les Boches ont dû l’entendre aussi tellement qu’il s’époumonait ! Ta-ra, ta-ta, ta-ra-ta, ra-ta qu’il faisait, le Delalande ! Ta-ra, ta-ta, ta-ra-ta, ra-ta !
   Puis on a placé un mannequin au bout d’un fusil et on l’a soulevé, lentement, hors du trou pour être bien sûr que les mitrailleuses d’en face s’étaient tues elles aussi, définitivement ! Après un moment de silence long comme un de nos jours sans joie, on a enfin relevé la tête. Nous nous sommes regardés. Nous venions de retrouver notre humanité, alors, nous sous sommes remis debout !
   À travers les campagnes dévastées, les clairons claironnaient de plus belle, les cloches clochaient à s’en décrocher de leurs béliers de bois. On a présenté les armes, baïonnette au canon. On a inspiré à fond, humé à pleins poumons l’air frais de la paix ; la Camarde avait vraiment plié bagage.
   Voilà, ma chérie, ce que fut ma dernière journée de guerre. Hélas, tant d’amis et d’inconnus morts, absorbés et avalés par la boue dans laquelle ils sont tombés pour la France. À perte de vue, les champs ne sont plus que cimetières et la terre, peinte en rouge par le sang des hommes, recrache d’horreur toutes ces vies volées. Et moi, je suis miraculeusement vivant, mais brisé par ce que j’ai vécu, là, à la guerre !

   À bientôt,
                                    Je t’aime.
                                                                        Ton Marcel 

 

 

 

Les infirmiers et secouristes arrivés sur les lieux du déraillement du train de la Compagnie de l’Est, le 11 novembre 1918 à 18 heures, ne purent que constater l’effroyable ampleur de l’accident. Il n’y avait aucun rescapé. À travers l’hallucinant amas de tôles tordues et de corps broyés, ils découvrirent une main désespérément tendue vers le ciel, comme pour l’invectiver.
Elle serrait une lettre signée : « Ton Marcel » !

 

"A la guerre" est une nouvelle publiée dans le recueil "Le sablier" de Philippe DiMaria - Editions Fantasmak Editions - 9€

Philippe Di MariaDans les objectifs 2015 du "Journal de François", j'avais émis le souhait de remettre à l'honneur régulièrement la nouvelle littéraire, genre qui connut un grand essor au cours du XIXe siècle. Balzac, Flaubert, Victor Hugo ont tous édité des recueils de nouvelles. Et que dire de Guy de Maupassant qui en a écrit plus de trois cents !

Et pour inaugurer cette nouvelle série, Philippe Di Maria, auteur de "Mystère à Saint-Leu" et "Mystère à Auvers", nous offre la nouvelle "A la guerre" à l'occasion de la commémoration du premier conflit mondial. Un beau cadeau du romancier de Saint-Leu-la-Forêt pour vous, chers lectrices et lecteurs du Journal de François !
Bonne lecture !

 

À LA GUERRE

 

Vrigne-Meuse, 10 novembre 1918, 3 heures du matin

Ma chère femme,

   Tu vois, je ne suis pas encore mort. Est-ce le fait du hasard, de la chance, de la Providence ? Pourtant, là, dans mon trou, je l’entends du matin au soir, la mort qui sort à jet continu des Mausers d’en face et nous cherche obstinément, jour et nuit. Elle stridule incessamment à côté de nos têtes sous la forme de myrmidonesques assassins d’acier camouflés en balle. Gaubert en a reçu une en plein front, hier. Elle est ressortie de l’autre côté de sa tête comme un rien. Il est mort sans même s’en rendre compte. J’ai entendu l’air siffler, fendu par la ferraille en furie. Sa tête dépassait de la tranchée. J’ai crié : « Gaubert, gaffe ! » et puis ça a fait floc, et il est tombé en arrière comme un pantin dont on aurait coupé les fils. Il s’est agité une seconde, quelques soubresauts et plus rien, plus un bruit. Puis le vrombissement des insectes tueurs a recommencé.
   Voilà presque quatre ans que je traverse miraculeusement ce dense réseau de fils meurtriers tendus entre les Boches et moi. Mais quand la Mort aura emporté les autres, tous les autres, les balles ne me chercheront-elles pas avec beaucoup plus de conviction ?
   Ce matin, une grosse marmite est tombée dans la tranchée, juste derrière nous. Il y a eu un bruit terrible, puis le souffle, le feu, la chaleur, la poussière et les cris ! Oh, les cris ! Des cris épouvantables, de douleur, de peur, d’horreur ! Le sergent Ribot a été déchiré en trois morceaux et projeté en l’air comme un ballon crevé de Luna Park. Robert, un compagnon de cagna, a eu le ventre tranché par un gros éclat de l’obus. Il a vu ses tripes qui s’échappaient de la plaie béante et qui dégoulinaient en rubans discontinus et flasques sur la terre humide. C’est ce qu’il a vu en dernier, là, à la guerre, juste avant de mourir.
   Le souffle de l’explosion a propulsé l’adjudant Lassalle contre moi. Nous nous sommes retrouvés allongés par terre, l’un sous l’autre comme deux amants sur une plage ; lui dessus, moi dessous. J’étais écrasé sous son énorme masse ! J’ai reçu son dernier soupir en pleine figure. Il avait un grand morceau de fer brûlant planté dans le dos. C’est à ce moment que j’ai touché le fond de la peur. Voir les copains tués par les balles, déchiquetés par les obus m’avait déjà terrorisé, écœuré, désespéré de l’humanité, mais l’énorme masse inerte de Lassalle étendue sur moi m’a donné le coup de grâce. J’ai ressenti tout au fond de mon âme, à l’instant précis de sa mort, l’effroyable et incommensurable pesanteur maudite de l’Homme !
   La poussière qui volait tout autour et la terre dévastée et retournée cachaient d’autres cadavres. Çà et là, des hommes aux chairs disloquées se vidaient de leur sang à gros glouglous. Ça ruisselait carmin au fond du trou ! Des morceaux de corps rampaient pour leurs derniers instants de vie tandis que d’autres obus tombaient en pluie d’enfer, un peu plus loin. Le vacarme était assourdissant, indescriptible. Un gars devenu aveugle est sorti du boyau et s’est mis à courir vers les lignes d’en face en criant : « où suis-je ? où suis-je ? ». Il a été coupé en deux, net, par une rafale de 7,65 mm.

   Depuis quelques jours, il n’est plus question que de l’armistice qui doit mettre fin à cette boucherie. Il faut que je tienne jusque-là. Comme tu le sais, c’est quand on se croit sorti d’affaires, que le destin, ce salaud planqué, vous tombe traîtreusement dessus. Et justement, aujourd’hui nous devions aider les gars du Génie à construire des radeaux pour aller détruire trois vilaines Maxim08, là-bas, de l’autre côté de la Meuse. Il faisait un froid de canard ce midi et l’idée d’aller barboter dans une rivière glacée sous un déluge de mitraille, ne m’enchantait guère !
   En plus, un épais brouillard givrant recouvre toute la région depuis cinq jours et fait mourir les hommes encore plus désespérément ; il les fait mourir en cachette. Mais, les ordres sont les ordres et il ne fait pas bon les refuser, à la guerre ! Mais vraiment, aller me faire tuer aujourd’hui de l’autre côté de la Meuse, je ne voulais pas.
   Alors, Maurice est arrivé comme un fou, tout essoufflé, s’exposant aux balles de manière totalement inconsciente. Il s’arrête. Il s’ébroue. Il souffle. Il halète. Il s’oxygène ! Il nous annonce que l’armistice est pour demain, lundi 11 novembre, à 11 heures. Que la guerre allait s’arrêter. Qu’on allait vivre ! Tous ! Et voilà qu’il trébuche sur une grenade vide, il perd l’équilibre et tombe en avant pile au moment où une balle tirée par un Feldgrau traverse le haut de son casque et va se ficher derrière lui, dans le clayonnage. Maurice aurait dû être mort, un vilain trou dans le crâne. Sa chute lui avait sauvé la vie. Terriblement choqué, la tête dans les mains, il s’est pissé dessus. Puis il s’est assis au fond du trou et n’a plus rien dit, plus rien ! Il a passé le reste de la journée dans son urine et la boue, à grelotter en compagnie des morts. Je crois qu’il ne reparlera plus jamais.
   En voyant Maurice ainsi, nous nous sommes vraiment demandé pourquoi nous devions aller mourir, la veille de l’armistice, entre Sedan et le pont de Flize. Les ordres arrivaient, aussitôt suivis de contre-ordres et « resuivis » d’autres ordres. Puis le soir est venu, et la nuit, d’espérances obscures…
   C’est alors que le capitaine Férule a déclaré :
   - Hé, les gars, c’est fini ! J’ai reçu les dernières instructions. On reste là ! On attend le clairon ! Si l’on ne fait pas les cons et s’il n’y a pas un cinglé du mortier en face, dans trois jours on sera chez nous, vivants !
   Un hurlement de joie a retenti dans la tranchée. Un écho nous a renvoyé nos cris, de là-bas, de l’autre rive du fleuve, par-delà des frimas ! Après tout, les Boches d’en face n’ont pas plus envie de mourir que nous aujourd’hui.
   Vers 22 heures, le brouillard s’est levé. On a passé la dernière nuit de la guerre à regarder les étoiles, sans un mot. Elles s’allumaient et s’éteignaient au rythme lancinant des naissances et des morts des hommes.
Infinité éternelle de vies éphémères.

 


11 novembre 1918, début d’après-midi

   Je reprends la plume.
   Ce matin, à 11 heures, nous avons entendu un sacré tintamarre. Les sonneries des clairons sortaient de tous les terriers à poilus et les cloches des églises battaient à rompre clochers ! Cuivres et bronzes déchiraient le ciel, ils tonnaient, tous, et clamaient à travers une timide béance de lumière que l’Enfer refermait enfin ses portes.
   Dans notre trou boueux, arrive alors Delalande. Il court comme un dément à la recherche de son clairon pour l’unir au cri d’allégresse générale. Il bouscule tout le monde. Il fouille le sol pour retrouver son sac. Il retourne la terre encore plus qu’une méchante marmite. Il le récupère enfin, en sort son instrument, secoue la boue du pavillon, va pour le mettre à sa bouche et soudain, il s’arrache les cheveux, éclate en sanglots.
   - Merde, merde, merde ! Je ne me souviens plus des notes, je ne me souviens plus des notes !
   Le capitaine Férule se tient les côtes de rire à le voir s’agiter comme ça. Alors, généreux, il lui siffle la mélodie oubliée. Delalande tombe à genoux. Il remercie le ciel et bénit le capitaine. Il reprend son clairon, l’ajuste, crache et jure encore mille Dieux.
   - Merde, merde, merde ! Mon embouchure, mon embouchure ! Où est cette putain d’embouchure ?
Il s’excite, fouille dans son sac, vide ses poches, arrache le tissu, en tire un morceau de pain sec, un biscuit avarié, une pipe, un couteau pliant, une balle de mitrailleuse sculptée et, miracle, son embouchure remplie de tabac.
   - Je l’ai, je l’ai ! crie-t-il.
   Il essaie de l’ajuster. Ça ne va pas. Il tremble. Il s’énerve davantage. Il la fait tomber par terre.
   - Merde, merde, merde ! Je la vois plus. Je la vois plus ! Aidez-moi les gars !
   On se met tous à plat ventre à la recherche de l’embouchure en riant aux éclats. On la trouve, on la lui rend, il la nettoie, il l’emboîte sur le tuyau nu, il joue enfin !
   Il a soufflé plus fort que toutes les trompettes de Jéricho ! Les Boches ont dû l’entendre aussi tellement qu’il s’époumonait ! Ta-ra, ta-ta, ta-ra-ta, ra-ta qu’il faisait, le Delalande ! Ta-ra, ta-ta, ta-ra-ta, ra-ta !
   Puis on a placé un mannequin au bout d’un fusil et on l’a soulevé, lentement, hors du trou pour être bien sûr que les mitrailleuses d’en face s’étaient tues elles aussi, définitivement ! Après un moment de silence long comme un de nos jours sans joie, on a enfin relevé la tête. Nous nous sommes regardés. Nous venions de retrouver notre humanité, alors, nous sous sommes remis debout !
   À travers les campagnes dévastées, les clairons claironnaient de plus belle, les cloches clochaient à s’en décrocher de leurs béliers de bois. On a présenté les armes, baïonnette au canon. On a inspiré à fond, humé à pleins poumons l’air frais de la paix ; la Camarde avait vraiment plié bagage.
   Voilà, ma chérie, ce que fut ma dernière journée de guerre. Hélas, tant d’amis et d’inconnus morts, absorbés et avalés par la boue dans laquelle ils sont tombés pour la France. À perte de vue, les champs ne sont plus que cimetières et la terre, peinte en rouge par le sang des hommes, recrache d’horreur toutes ces vies volées. Et moi, je suis miraculeusement vivant, mais brisé par ce que j’ai vécu, là, à la guerre !

   À bientôt,
                                    Je t’aime.
                                                                        Ton Marcel 

 

 

 

Les infirmiers et secouristes arrivés sur les lieux du déraillement du train de la Compagnie de l’Est, le 11 novembre 1918 à 18 heures, ne purent que constater l’effroyable ampleur de l’accident. Il n’y avait aucun rescapé. À travers l’hallucinant amas de tôles tordues et de corps broyés, ils découvrirent une main désespérément tendue vers le ciel, comme pour l’invectiver.
Elle serrait une lettre signée : « Ton Marcel » !

 

"A la guerre" est une nouvelle publiée dans le recueil "Le sablier" de Philippe DiMaria - Editions Fantasmak Editions - 9€

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